Perigord noir

 

Sans titre

 

 

 

 De Thalie de Molènes

château de Losse
 © Image de Louis Bourdon

 

Elle  était douce, belle et bonne, aussi tout le monde l'aimait. Son père, le marquis de Losse, l'aimait quant à lui à la folie. Il ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver une sourde inquiétude, il sentait autour d'elle un mystère.
Pourquoi cachait-elle toujours la paume de ses mains ?
Pourquoi était-elle si lasse ?
Pourquoi les chiens de chasse grondaient-ils en montrant les dents quand elle approchait ?
Son cœur de père pressentait un malheur que tout son esprit refusait.

- Ma fille, ma fille tant aimée, viendrez vous à la chasse, demain, avec tous nos amis ?

- Oh ! mon père, je suis si lasse ... si épuisée, ne m'en veuillez pas. Un autre jour, peut être ...

Comment le marquis de Losse aurait-il pu deviner que sa fille si belle et tant aimée était un lébérou ?
Elle semblait innocente comme un agneau. Payait-elle pour un ancêtre qui aurait menti à un mourant, trahi sa parole donnée à un mourant ?
Qui aurait pu admettre qu'une fille si douce fût écrasé par la malediction des lébérous ?

Son père ne pouvait pas imaginer que le soir, après s'être retirée dans sa chambre, sa fille emjambait l'appui de sa fenêtre, se coulait hors du château de Chaban, puis courait jusqu'à un étang aux eaux rouges. Là, elle abandonnait au miroir de l'eau son aspect de fille. Ses pieds et ses mains, durcis comme des cailloux, devenaient des sabots. Tout son corps se couvrait de la toison blanche d'une chèvre, et sur sa tête deux cornes effilées dessinaient la jeune lune.
Vite, ses sabots claquaient sur les pierres des sentiers, elle se hâtait.
Un lébérou est condamné à parcourir sept paroisses dans la nuit. Elle courait vers le Moustier, galopait à Thonac, grimpait à Fanlac, trottait vers Auriac puis Bars. Elle haletait en entrant à Rouffignac. Enfin Plazac. Alors, sans reprendre haleine, il fallait se dépêcher de revenir à l'étang. Car malheur au lébérou que le jour surprendrait sous sa peau de chèvre ou de lièvre ! Il resterait lébérou pour l'éternité.
Malheur aussi à celui ou celle qui, de nuit, croiserait le chemin d'un lébérou. Le lébérou lui sauterait sur les épaules et, par ses pouvoirs magiques, il l'obligerait à parcourir les sept paroisses ... Quand le jour déchirait le tissu noir de la nui, la jeune fille entrait dans les eaux rouges de l'étang. Elle laissait ses cornes, ses sabots, sa fourrure blanche sous les roseaux et reprenait son corps et son visage de fille. Alors elle traînait jusqu'au château, se hissait dans la chambre et tombait sur son lit, épuisée, au moment où tout le monde s'éveillait.

Quand elle entendait sonner les cloches de Plazac, elle savait qu'elle avait encore gagné une journée... Un jour entier jusqu'à la tombée de la nuit où tout recommençait.

- Ma belle enfant, j'ai fait seller votre jument, lui dit son père un matin d'octobre : nous chassons le renard à courre ... Allons, tous les jeunes seigneurs du voisinage souhaitent vous voir ...

Il insista tant qu'elle n'osa refuser. Elle revêtit son amazone et suivit les chasseurs. Elle se sentait plus proche du renard que des hommes. Car la nuit elle fuyait son destin comme la bête qui tentait d'échapper aux humains.

Au-dessus de Plazac, elle abandonna le train de chasse et sortit de la forêt.
Le village au loin, semblait promettre du bonheur. Elle s'assit au soleil, soupira et doucement s'endormit.
Elle fut éveillée par le sentiment d'une présence. Elle vit un homme d'une vingtaine d'année qui la considérait, éperdu d'admiration :
- N'ayez pas peur ! dit-il.
Elle n'avait pas peur, elle n'avait jamais vu autant de lumière dans des yeux humains. Elle était si pâle que l'homme la crut malade. Il alla chercher de l'eau à la source, la lui porta et répéta :
- N'ayez pas peur, je suis métayer de votre père ... Je vous ai vue de loin ... Buvez. Reposez-vous !
Elle but l'eau qu'il donna, elle soupira, sourit. Elle écoutait la musique de sa voix sans comprendre les paroles comme si elle fût entrée par mégarde dans un pays enchanté dont elle ignorait le langage.
Il lui semblait qu'ils étaient tous les deux seuls au milieu d'une bulle irisée. La puissance qui les unissait créait leur propre monde. Ils vivaient le premier matin de ce nouveau monde où les mots n'étaient pas encore inventés. Les battements de son cœur rythmaient l'inaudible musique du bonheur. Mais les heures tournaient sur les charnières du temps. Le soleil se coucha dans sa mort écarlate. Alors elle se leva :
- Je dois partir. Il le faut ... Mais je reviendrai ... Je le promets, je reviendrai.

Elle sauta à cheval, galopa jusqu'au château de Chaban. Elle pretexta sa fatigue pour aller se coucher et, à l'heure habituelle, elle sortit comme une ombre, marcha jusqu'à l'étang.
La lune se levait, écoulant sa clarté sur les eaux sombres. La jeune fille se pencha, regarda son visage humain comme si elle le voyait pour la première fois. Elle toucha ses joues, son front et, d'un geste doux, elle confia son image au miroir de l'eau. Puis elle entra dans sa peau de chèvre blanche.
Ses petits sabots durs claquèrent sur les pierres. Elle devait accomplir l'habituel parcours : le Moustier, puis Thonac et Fanlac, Auriac ...
Elle avança de son pas vif sur le sentier. Elle s'arrêta. Une force invisible l'immobilisait. Elle fit encore trois pas, mais la force qui était entrée dans son corps la retint.
Sa tête aux fines cornes se tourna vers la colline au-dessus de Plazac où elle avait rencontré le jeune homme. Elle lutta, elle fit encore quelques pas, mais le chemin se fondit dans la brume, disparut sous ses sabots. En elle-même un feu brillant indiquait un autre chemin. Elle céda d'un coup. Abandonnant l'habituel chemin obligé, elle allait librement vers ce garçon qui lui avait donné de l'eau.
Elle ne fuyait plus, elle ne courait plus, elle poussait la nuit de son petit front têtu.
Elle sortit de la forêt et découvrit le ciel que, dans la fuite sous bois, elle ne voyait pas.
Ele reconnut la source, l'endroit où elle s'était assise.
Elle eut envie de danser sur le pré car la force en elle parlait de choses inconnues comme la joie.
Il y avait une lumière dans la maison de l'homme. Elle s'approcha. Le chien à l'attache gronda puis se mit à hurler, la gorge emplie de terreur. Elle sauta le mur et se coula dans l'ombre.
Qu'est-ce qu'elle attendait ? Elle ne le savait pas.
Peut-être reverrait-elle l'homme et son cœur, encore, battrait au rythme du bonheur.
Peut-être entendrait-elle sa voix et cette étrange musique qui donnait envie de danser ?
Le chien hurlait, hurlait et elle, elle regardait la lumière de la fenêtre et elle attendait.
L'homme, alerté par les aboiement fous de son chien, ouvrit la porte et cria :
- Qui est là ?
Elle resta tapie dans l'ombre, mais elle sentit son cœur battre comme les tambours qui annoncent un spectacle ou une exécution.
L'homme rentra et, par prudence, décrocha son fusil et l'arma.
- Qui est là ? répéta-t-il.
Alors elle sortit de l'ombre dans la clarté de la lune.
L'homme vit une bête à la fourrure blanche qui s'avançait vers lui. Par un reflexe de chasseur il épaula, visa mais il cria encore :
- Arrière ! Qu'est ce que c'est ?
La bête blanche avança encore. Il songea qu'une bête ordinaire fuit l'homme, celle-ci marchait vers lui. Il n'était pas peureux, pourtant ses mains tremblaient un peu. Et si c'était une apparition ? Eh bien, le mieux était de tirer pour savoir. Il cria :
- Arrière !
La bête fut à quelques pas, il fit feu. Elle s'écroula. Alors il rentra pour prendre sa lanterne et revint éclairer cet étrange gibier.
Il vit, à ses pieds, la jeune fille de Chaban qui agonisait. Il tomba à genoux, la prit dans ses bras. Elle portait une robe blanche, ses cheveux sous la lune semblaient argentés. Elle le regarda et, sur son visage où les yeux se fermaient, il vit un sourire de paix et de soulagement, comme celui d'un prisonnier que l'on vient de libérer.

  

 

Le Périgord Noir